1968 93 mini 
Alors que l’on célèbre le 50ème anniversaire de Mai 68, il s’agit ici de porter un regard rétrospectif sur le rôle du Syndicat des inspecteurs pendant cette période à travers ses différentes publications de l’époque que l’on pourra retrouver dans les archives qui ont été récemment mises en ligne sur le site.
C’est un travail d’historien qui nécessiterait assurément un développement plus conséquent mais dont cet article se propose modestement de retracer quelques éléments marquants.

En décembre 1967, alors qu’une demande d’audience au ministre Alain Peyrefitte était toujours sans réponse, le syndicat avait conduit un mouvement d’abstention des inspecteurs de toute activité administrative qui avait été largement suivi. L’enjeu immédiat portait sur une augmentation du nombre de postes à l’échelon fonctionnel (indice 600) et sur leur attribution en fonction de critères d’âge et d’ancienneté afin de s’inscrire dans une logique de revalorisation indiciaire du corps des inspecteurs.
Mais cette revendication ponctuelle s’inscrivait dans un ensemble beaucoup plus large comme en témoignent les débats de l’Assemblée Générale tenue en février 1968 et dont rend compte le bulletin n°92 de Mars 1968.

A la conquête d’un titre

Alors que leur titre était encore officiellement celui d’Inspecteurs Départementaux de l’Enseignement Primaire (IDEP), les inspecteurs revendiquaient une fusion avec le corps des Inspectrices Départementales des Ecoles Maternelles (IDEM) et surtout le titre d’Inspecteurs Départementaux de l’Education Nationale (IDEN) comme l’indiquait déjà le nom du syndicat ! Ce combat n’avait rien d’une coquetterie car il symbolisait la revendication d’un champ d’intervention des inspecteurs sur l’ensemble de la scolarité obligatoire comprenant l’école maternelle, l’école élémentaire et le premier cycle.

Après un période de tâtonnements et l’expression de tendances diverses souvent confuses, des orientations syndicales claires avaient enfin été définies lors de l’Assemblée Générale de février 1966. Elles s’inscrivaient explicitement dans l’esprit du plan Langevin-Wallon de réforme de l’enseignement fondé sur l’abolition du cloisonnement du système éducatif.

Dans la logique de la prolongation de la scolarité jusqu’à 16 ans, les inspecteurs primaires demandaient que leurs responsabilités dans l’orientation, la coordination et l’animation pédagogiques s’exercent sur l’ensemble de la scolarité obligatoire. Ils proposaient une organisation nouvelle de l’inspection fondée sur la collégialité et la spécialisation au sein d’une Inspection départementale chargée d’assurer continuité et cohérence de l’action éducative, pour dépasser le cloisonnement et la ségrégation dont souffrait l’enseignement.

Dans une circulaire du 12 juillet 1967, le ministre Alain Peyrefitte précisa la fonction des « Inspecteurs départementaux de l’enseignement primaire » dans le premier cycle en soulignant que leur position privilégiée leur permettait d’organiser la continuité de l’action pédagogique des maîtres…
Déjà reconnue en 1968 par le ministre Edgard Faure, la dénomination d’Inspecteur Départemental de l’Education Nationale (IDEN) sera confirmée en septembre 1969 par le ministre Olivier Guichard dans un communiqué de presse où il soulignera leur rôle pour la continuité dans l’éducation et l’orientation des enfants jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. Il en définira même le cadre :
- une compétence polyvalente et territoriale pour l’enseignement préscolaire et élémentaire ;
- un travail collégial au niveau du premier cycle pour la coordination et l’animation pédagogique.

Mais il faudra attendre le 4 juillet 1972 pour que soit enfin publié le statut particulier des « Inspecteurs départementaux de l’Education Nationale ».

A la conquête d’un indice


La carrière des inspecteurs comportait 7 échelons se terminant à l’indice 575, ainsi qu’un échelon fonctionnel à l’indice 600.  Sur la base d’analyses montrant le déclassement du corps par rapport aux corps viviers comme par rapport aux corps ayant des responsabilités comparables (en particulier les chefs d’établissements), le syndicat revendiquait la refonte de la grille indiciaire avec l’indice terminal 625. Cette perspective qui avait été actée dès 1967 dans le cadre d’un groupe de travail ministériel ouvrait la possibilité d’obtenir une péréquation pour les retraités.

Mais comme il fallait aussi faire preuve de réalisme, les efforts constants du syndicat ont porté pendant cette période sur une augmentation progressive du nombre de traitements à l’indice 600 ainsi que sur leurs modalités d’attribution : non pas sur un critère fonctionnel mais en fonction de l’âge et de l’ancienneté pour que chacun puisse en bénéficier avant son départ en retraite. L’objectif était alors de porter de 7% à 20% le nombre de traitements à l’indice 600 pour assurer cette fluidité : une commission syndicale était spécialement chargée de cette question en lien étroit avec les services du ministère… obtenant ainsi par exemple que les 22 indices 600 supplémentaires créés au 1er janvier 1968 soient attribués en priorité aux retraitables.

A la conquête d’indemnités

On savait que les mesures indiciaires étaient très difficiles à obtenir car elles touchaient aux grands équilibres entre les différents corps de la Fonction publique, particulièrement à l’Education nationale où le décret du 10 juillet 1948 avait défini un système de grilles indiciaires tenant compte des titres universitaires et non des responsabilités afférentes à la fonction.

Les mesures indemnitaires paraissaient  plus accessibles, d’autant que le syndicat ne manquait pas d’arguments à faire valoir auprès de ses interlocuteurs ministériels, lesquels se succédaient à un rythme soutenu ce qui obligeait en permanence à réexpliquer et à rappeler les engagements oraux des prédécesseurs :
- l’indemnité de charges administratives que les inspecteurs étaient les seuls à ne pas percevoir à ce niveau de responsabilité et qui avait été plusieurs fois promise en 1968 et en 1969 ne sera finalement concrétisée qu’au budget 1970 au taux annuel de 1500 F jugé alors très insuffisant !
- l’indemnité de logement qui ne sera jamais obtenue alors qu’elle devait compenser un droit au logement de fonction dont bénéficiaient pourtant les instituteurs, les chefs d’établissement, les inspecteurs d’académie…

Le syndicat au cœur des événements de mai 1968


C’est le 
qui rend compte de l’activité syndicale pendant cette période dont l’analyse à chaud lors de la réunion de bureau du 25 mai traduit une certaine perplexité : « Le progrès est toujours rupture : mais à quelle condition la « contestation », remise en cause des modes de vie et des modalités de la pensée, débouchera-t-elle, chez les enseignants, sur une rénovation des méthodes pédagogiques ? La prise de conscience sera-t-elle suffisante pour susciter l’effort qu’impose un renouveau ? »

*** Le lundi 13 mai, Michel Moisan et Albert Guillot défilèrent sous la banderole de la FEN comme représentants du SNIDEN lors de la manifestation qui réunissait 800 000 personnes entre République et Denfert-Rochereau.

*** Le lundi 20 mai, des contacts eurent lieu avec le SNI pour préciser la signification de son communiqué de la veille refusant les inspections et les examens de qualification professionnelle : il est apparu qu’il ne s’agissait pas d’une position de fond mais d’une attitude provisoire motivée par les événements.

*** Le mercredi 22 mai, le SNIDEN participa à la grève générale déclenchée par la FEN après avoir envoyé des consignes à ses adhérents pour qu’ils se déclarent effectivement grévistes, qu’ils cessent toute activité professionnelle et qu’ils participent aux  réunions et manifestations organisées localement par la FEN.

*** Le samedi 25 mai, le bureau du SNIDEN réuni à Melun publia un communiqué dans lequel il rappelait ses propositions  pour « une vraie démocratisation et une véritable rénovation de l’Enseignement ». Il s’affirmait « solidaire, sur leurs objectifs généraux, de la masse des Etudiants, des Syndicats d'Enseignants et de l'ensemble des travailleurs en lutte ». Il dénonçait la violence de certaines méthodes de répression policière et demandait à ses adhérents de poursuivre le mouvement de grève dans lequel ils étaient engagés.

*** Le lundi 3 juin, alors que les discussions « Fonction publique » avaient débouché sur un relevé de conclusion prévoyant des augmentations de traitement (+8,5%) et des augmentations indiciaires (10 points à tous les niveaux et 5 points supplémentaires pour les catégories C et D), une délégation de la FEN comprenant un représentant du SNIDEN était reçue au ministère. Occasion pour le syndicat de rappeler ses revendications propres en les inscrivant dans un cadre fédéral en dehors duquel elles auraient eu peu de chances d’aboutir.

*** Le samedi 15 juin, lors de la réunion du bureau, le secrétaire général annonçait que le ministre avait retenu de porter à 12% (soit 120) le nombre de postes à l’indice 600 au collectif budgétaire 1968… mais rien concernant la création de l’indemnité de charges administratives !

*** Le dimanche 16 juin, la plupart des responsables régionaux participèrent à une réunion du Conseil syndical qui donna lieu à des échanges très vifs où certains mirent en cause assez violemment l’action du bureau national. Il faut dire qu’une réunion régionale s’était tenue à Paris le 14 juin dans un climat passionnel extraordinaire avec des incidents et des altercations traduisant une situation explosive qualifiée même de révolutionnaire !
Mais, à la question « Approuvez-vous l’action du Bureau entre le 13 mai et le 7 juin ? », dix-huit académies ont émis un vote positif et deux seulement un vote négatif (Paris et Caen), validant ainsi le travail accompli par les représentants du SNIDEN qui dans la confusion et la précipitation des événements avaient su maintenir la présence du corps des inspecteurs et faire entendre sa voix.

Ces quelques semaines intenses étaient alors analysées par le Secrétaire général Gaston Hantute dans un « point de vue » publié dans le bulletin 93 et dont les trois extraits ci-dessous traduisent bien la complexité.

Mouvement des profondeurs où l'espèce trahit ses incertitudes, refus délibéré de formes universitaires, économiques ou politiques désadaptées, psychodrame d'une jeunesse qui se prend, et nous prend, à son propre jeu. Chacun cherche après coup ses explications, celles-là et bien d'autres. Si quelques-uns demeurent frappés par l'insolite de celle émergence dionysiaque, le corps social dans son ensemble retrouve, par le rite des élections, ses institutions sécurisantes. La Maja est de nouveau vêtue.

Ce n'est point utopie que d'envisager l'orientation non comme la sélection des meilleurs, mais d'abord en vue du placement effectif des plus faibles. Le vrai problème urgent, c'est d'aider, par priorité, les élèves en décrochage d'études… Ce n'est point utopie d'affirmer que, pour éviter ces décrochages prématurés et «accidentels», il faut, dès le départ, des enseignants intelligents et bien formés, dont l'importance, la valeur ne se hiérarchisent pas selon l'âge des élèves.

Plus ou moins confusément, l'option qui marque ces temps est posée : ou bien on accepte l'individu-insecte, confortablement conditionné, qui relève d'une politique jupitérienne et d'une administration technocratique, quels que soient les régimes ; ou bien on choisit d'être l'homme-avec-les-autres, non seulement pour les grandes effusions, mais pour l'action réfléchie. Car si l'homme sait depuis longtemps communier dans l'exaltation, il apprend plus difficilement à communiquer dans la clarté.

Epilogue – Rentrée de septembre 1969

L’année scolaire 1968-1969 a été particulièrement riche au plan syndical, tout autant par la diversité des analyses suscitées par les événements que par les attentes nées du sentiment que certains blocages étaient désormais plus faciles à vaincre…
Le besoin de renforcer les structures du syndicat s’est traduit par l’organisation d’un congrès les 8 et 9 novembre 1968 après la tenue de réunions départementales et régionales. En l’absence de mesures indiciaires et indemnitaires au budget 1969, le congrès avait décidé « le recours rapide à une action revendicative pouvant aller jusqu’à la cessation de toute activité durant une période à déterminer », mais la mise en place fin novembre d’un groupe de travail ministériel était considérée par le bureau comme un signal positif justifiant de différer l’action.

Au premier semestre 1969, malgré une audience avec le ministre Edgard Faure le 20 mars, aucune des demandes du SNIDEN ne semblait devoir se concrétiser. Le bureau national réuni le 1er juillet prenait alors la décision d’une consigne syndicale destinée à perturber la rentrée en demandant aux inspecteurs de se limiter aux « tâches individuelles ou collégiales de caractère strictement pédagogique » à partir du 7 juillet 1969.
Les semaines suivantes, des échanges musclés eurent lieu avec le ministère sur le thème « on vous donne l’ICA si vous reprenez le travail… une fois la rentrée faite, vous ne nous intéressez plus… ».

Alors que la publication du bleu du budget était imminente, il appartenait au bureau réuni le 25 août 1969 de se prononcer. Par 12 voix pour, 7 voix contre et 3 abstentions, la consigne était levée sur la base des engagements ministériels suivants :
  • textes sur le titre d’IDEN et sur la participation aux CA des CES…
  • inscription de l’ICA au budget 1970
  • augmentation du nombre d’indices fonctionnels
  • rémunération de la formation en heures supplémentaires 
Et les retraités ?

Le code des pensions avait été modifié par la loi du 26 décembre 1964 qui avait apporté des droits supplémentaires aux retraités de la Fonction publique, mais en les réservant aux nouveaux retraités (article 2).
S’agissant d’une problématique non spécifique au corps des inspecteurs, c’est tout naturellement dans le cadre syndical de la FEN que le SNIDEN agissait pour défendre la situation des inspecteurs retraités, veillant en particulier au respect de la péréquation, c’est-à-dire du rapport constant entre le traitement d’activité et le montant de la retraite.

Mais cette action était également conduite dans un cadre associatif :
          - celui de la Fédération des Amicales de Retraités de l’Enseignement public (FAREP) où siégeait un représentant du SNIDEN. La FAREP regroupait des amicales départementales de retraités de tous les ordres d’enseignement animant des cercles locaux d’entraide et des cercles régionaux de loisirs.
          - celui de la Confédération Nationale des Retraités civils et militaires (CNRCM) à laquelle était affiliée la FAREP et qui regroupait plus de 500 000 retraités appartenant à 19 associations.

Les principales revendications des retraités de la Fonction publique portaient alors sur la modification de l’article 2 de la loi du 26 décembre 1964, sur l’intégration de l’indemnité de résidence dans le calcul de la pension ainsi que sur une augmentation de 50 à 60% du taux de réversion des pensions pour les veuves.

Dans une lettre adressée le 28 juin 1968 au Président de la CNRCM,  le Premier Ministre annonçait comme seule mesure ayant une incidence pour les retraités l’intégration de deux points de l’indemnité de résidence dans le traitement à compter du 1er octobre 1968, soulignant que cela correspondait en année pleine à une dépense supplémentaire de 937 millions de francs. Toutes les autres demandes étaient refusées pour des motifs qualifiés à la fois de juridiques et budgétaires.

Pour les inspecteurs retraités, la création récente d’un indice fonctionnel (600) avait eu pour conséquence une différenciation perçue avec une certaine amertume par les anciens retraités dont la pension était calculée sur l’indice 575. Seule la perspective de généralisation de l’indice terminal 600 pouvait laisser espérer une péréquation leur permettant de bénéficier de cette mesure. Cette amertume était particulièrement ressentie par les anciens inspecteurs  du cadre de Seine et Seine-et-Oise qui avaient été victimes d’un déclassement lors de leur intégration dans le corps des IDEP.

En conclusion, le bureau national du SNIDEN soulignait dans le numéro 93 du bulletin que les problèmes des retraites concernaient tous les membres du syndicat, actifs et retraités… dont les intérêts tendent à se confondre. Cinquante ans après, on ne peut que constater une grande permanence dans la volonté du syndicat des inspecteurs de prendre en compte la question des retraites et des retraités dans le cadre d’une communauté d’intérêts qui reste totalement d’actualité.

Daniel Gauchon – 7 mai 2018

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